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Ikonikat : une présentation intéressante, mais beaucoup de questions

Le 11 juin se tenait la dernière des Lundis du numérique pour cette année à l’INHA (Institut national d’Histoire de l’art). Elle était consacrée à la présentation du projet Ikonikat : réception sociale des images et histoire de l’art. La présentation était assurée par Mathias Blanc (CNRS – Lille 3) avec Antoine Courtin comme maître de cérémonie. Nous essaierons ici de retranscrire, d’une part, ce que nous avons pu comprendre des dispositifs utilisés et des résultats obtenus, d’autre part les impressions laissées par cette présentation, dont on peut dire sans divulgâcher qu’elle était probablement bien trop courte pour un projet de cette ampleur.

Le projet Ikonikat (Ikonik Analysis Toolkit), dont le nom fait référence à la notion d’iconique développée par l’historien de l’art Max Imdahl, a bénéficié de l’ANR VISUALL portant sur la « Reconnaissance et dissémination des visualités en sciences sociales allemandes » (2013-2017).

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Bannière de l’ANR VISUALL

La partie du projet sur laquelle portait la présentation du 11 juin 2018 concerne en particulier l’étude menée au Louvre-Lens sur la réception des œuvres des frères Le Nain.

Méthodologie

Sur les lieux de l’exposition

Afin d’étudier concrètement la réception d’une œuvre par le public, les concepteurs d’Ikonikat ont donc réfléchi à la manière de collecter des informations sur la façon dont les visiteurs, en particuliers ceux peu habitués à être des « regardeurs », percevaient l’œuvre des frères Le Nain, à l’occasion de l’exposition Le Mystère Le Nain (du 22 mars au 26 juin 2017). Se pose alors une question de méthodologie, car en sociologie (le domaine d’origine de Mathias Blanc), on interroge par le verbe alors même qu’on pose des questions sur la perception visuelle. Comment sortir de cette contrainte avec l’aide des « nouvelles technologies » ?

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Affiche de l’exposition Le Mystère Le Nain (Louvre-Lens, du 22 mars au 26 juin 2017)

Avec la collaboration des commissaires de l’exposition, sept œuvres sont sélectionnées, et une application pour tablette est conçue afin de permettre d’afficher ces œuvres et de dessiner au doigt par-dessus. Pas de zoom, pour ne pas substituer la tablette au tableau : c’est bien ce dernier qu’il faut regarder. L’on demande alors au visiteur porteur de tablette de dessiner une réponse à la question : sur ce tableau, qu’est-ce qui attire votre regard, et qu’est-ce qui vous saisit ?

L’ensemble est complété par un questionnaire recueillant des informations sociographiques, c’est-à-dire permettant la description du contexte social de l’étude et des résultats. À l’arrivée, ce sont sept cent cinquante visiteurs qui contribuent à la constitution du corpus, par cette nouvelle méthode déictique, c’est-à-dire relative aux modes de désignation et de monstration.

Données obtenues et premier questionnement

Sur les tablettes, où ils peuvent dessiner au doigt, les visiteurs tendent à entourer les motifs dans l’ordre où ceux-ci les frappent, mais aussi à tracer des lignes de composition. Tous ces tracés sont comparés, regroupés par types et superposés, constituant des cartes de chaleur qui permettent de voir quels motifs sont les plus tracés. Ils permettent de définir des classes, c’est-à-dire des éléments perçus comme signifiants par les visiteurs. Quant aux questionnaires, ils renseignent sur leurs avis et leurs habitudes et permettent de chercher des corrélations.

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Carte de chaleur des premiers tracés effectués par des visiteurs du musée du Louvre-Lens sur Famille de paysans de Louis Le Nain © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Angèle Dequier / Ikonikat / CNRS

L’une des questions qui se posent est : « dans quelle mesure la muséographie engage-t-elle le visiteur dans l’exposition ? » On peut comparer, par exemple, les types de tracés fournis par les visiteurs en début et en fin d’exposition, et constater que le visiteur cherche à identifier ce qu’il est en train de voir, et que plus il progresse dans l’exposition plus il tend à aller rapidement vers le fond du tableau où se trouvent les objets et les visages « secondaires », comme si c’était là qu’il cherchait le vrai sens de la scène. La muséographie comportant des explications sur les techniques d’imagerie, qui incitent à regarder de plus près les détails, y est peut-être pour quelque chose, car les visiteurs qui font le parcours en sens inverse présentent des résultats différents.

En passant, force est de constater que la question du « mystère Le Nain », l’un des thèmes de l’exposition avec « la question de l’attribution et de la distinction des mains [qui] passionne les historiens de l’art et fait débat depuis plus d’un siècle » (source : la présentation de l’exposition) n’impressionne pas plus que cela le visiteur, qui semble peu attiré par savoir lequel des trois frères a fait quoi, et cherche plutôt à comprendre ce que veulent dire les symboles utilisés par les peintres.

L’oculométrie : une mesure objective complémentaire

L’une des questions que l’on pourrait se poser est celle de l’objectivité : le visiteur montre quelque chose, est-ce bien cette même chose qu’il regarde ? C’est ici qu’intervient l’oculométrie (le terme eye-tracking utilisé par les anglo-saxons est plus directement parlant) : à Lens et à Vienne, en laboratoire, des participants regardent les tableaux tandis qu’un dispositif avec des caméras enregistre le trajet de leur regard.

C’est l’un des résultats les plus amusants et contre-intuitifs de cette présentation. Les personnages au regard direct et frontal sont supposés, ou c’est souvent l’idée reçue qu’on a à leur sujet, attirer l’attention du spectateur. On constate pourtant une « stratégie d’évitement oculaire » lorsqu’on mesure le véritable trajet du regard. Le visiteur attribue bien un sens aux personnages importants du tableau et les reconnaît comme tels d’après les questionnaires. Pourtant, il évite très soigneusement toute confrontation directe avec eux. Est-ce un phénomène culturel, demande Mathias Blanc, et qu’en serait-il dans des cultures où il n’est pas malpoli de fixer l’autre du regard ?

La véritable fixation survient sur les personnages dont le visage est tourné vers l’intérieur de la scène, comme si leur réaction à ce qui est représenté pouvait fournir une clé de lecture. Quant aux verbatims (les résultats des questionnaires), ils indiquent que les visiteurs perçoivent une gravité, un poids chez ceux qui les fixent : c’est peut-être la source de ces stratégies de l’évitement du regard.

Des résultats en demi-teinte

C’est là que les choses deviennent plus floues, mais rappelons que cette présentation dure trois quarts d’heure environ, et que c’est manifestement trop court pour présenter un tel projet. Ce qui nous est apparu comme des raccourcis ou des approximations prend peut-être tout son sens une fois détaillé.

L’interprétation par un public non expert

C’est un serpent de mer : comment un visiteur « non expert » voit-il les images et interprète-t-il les motifs ? B. Cocula et C. Peyroutet, dans Sémantique de l’image (1986), notent que les étudiants « croient voir mais interprètent » dès qu’on leur présente une image. Ici, c’est la Réunion musicale ou Réunion de famille qui sert d’exemple :

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© Musée du Louvre/A. Dequier – M. Bard

Le titre, donné au XIXe siècle, évoque une pratique de « divertissement » dont on peut comprendre qu’elle ne paraisse pas évidente au visiteur compte tenu de la solennité de la scène. Nombre d’entre eux indiquent d’ailleurs qu’il s’agit vraisemblablement d’un tableau de fiançailles, avec la promise au centre et son fiancé en cape rouge.

On a du mal à voir pour le moment quoi faire d’une telle information, mis à part son aspect anecdotique et amusant. De fait, elle reflète probablement bien plus notre inconscient collectif en 2017 que celui des Le Nain en 1642. C’est peut-être de ce côté qu’il faut creuser, car les visiteurs sont, nous disent-ils au travers des questionnaires, heureux de dialoguer avec les œuvres et qu’on leur demande (enfin ?) leur avis sur ce qu’ils voient. C’est un possible support de médiation que de réfléchir avec eux sur les scènes et la façon dont on les interprète aujourd’hui.

La vraie variable : le genre du visiteur ?

Plus surprenant, il semble que la vraie variable qui permette de séparer les visiteurs en groupes au comportement visuel comparable soit le genre. Mathieu Blanc prend ici, et on le comprend, un certain nombre de précautions oratoires. D’après leurs tracés, visiteurs et visiteuses ont le même point de départ parmi les motifs marquants d’un tableau. Cependant, les premiers opèrent ensuite un trajet en spirale tout autour, tandis que les secondes tendent à observer l’un après l’autre les visages représentés. Pourquoi une telle différence de comportement ?

L’interprétation qui est livrée porte sur le contexte de visite. Le jeune public, par exemple, visite en très grande majorité dans un contexte scolaire, et on compte également un public de femmes âgées de plus de soixante ans qui visitent majoritairement entre femmes. Pour Mathias Blanc, la question n’est alors pas qui nous sommes, en tant que visiteurs, mais avec qui nous nous projetons dans la visite. L’explication semble un peu rapide, et nous serions curieux de voir de plus près ce qui peut permettre de faire le lien et de dépasser la simple corrélation.

Iconographie du quotidien ou du religieux ?

L’exposition commence par une série de scènes de genre et se termine par des tableaux religieux. Mais le traitement des premières par les frères Le Nain porte souvent à débat. Leurs « scènes de genre » représentant des paysans dans leur intérieur comportent en effet des rappels d’iconographie religieuse (une miche de pain et un verre de vin suggérant l’eucharistie par exemple) et sont parfois interprétées comme un « rejeu » en costume paysan de scènes bibliques.

Les visiteurs de l’exposition, nous dit-on, perçoivent les choses dans le sens inverse et regardent les scènes religieuses comme ils ont regardé les scènes de genre du début de l’exposition, c’est-à-dire avec le même trajet visuel (les mêmes tracés) et en cherchant des informations dans le même type d’éléments.

On a du mal, là aussi, en tant que spectateur de la conférence, à interpréter ce résultat : est-ce que les visiteurs ne regardent pas simplement tous les tableaux de la même manière, parce qu’ils ont un outil d’analyse (par exemple « je regarde les visages qui ressortent le plus, puis les objets marquants qui sont autour des personnages ») et qu’ils essaient de l’appliquer aux images ? Est-ce qu’ils ne se « font » pas le regard sur les premiers tableaux de l’exposition (les scènes de genre) pour appliquer simplement la même méthode aux tableaux de la fin (les scènes religieuses) ? Une centaine de visiteurs ont accepté de voir l’exposition en sens inverse de celui prévu et produisent des tracés différents, ce qui inciterait à penser que la muséographie, la présentation des œuvres, agit bien sur le regard du visiteur.

En conclusion

L’utilisation des différents dispositifs peut conduire à comprendre un peu mieux quelle est l’influence de la muséographie sur le regard du visiteur, et quels sont les cheminements qui conduisent ce dernier à attribuer une signification à une œuvre. Les modalités de réception en fonction du contexte de visite sont également en question. Enfin, il s’agit d’une nouvelle porte ouverte au dialogue entre visiteurs et experts. Cependant, les premiers résultats sont extrêmement récents (moins de deux ans) et il faut se garder de la surinterprétation.

C’est la question qui, pour nous, reste posée : de nombreuses pistes sont ouvertes mais les interprétations, lors de cette présentation, ne nous ont pas parues convaincantes. Reste à attendre des publications plus détaillées, et surtout des échantillons plus conséquents, qui permettront de transposer ces analyses dans d’autres contextes de visite.

Parmi les questions posées en fin de conférence, on notera celle portant sur l’usage de caméras pour mesurer le comportement des visiteurs. Si la chose paraît logique et facile à mettre en place avec les dispositifs grand public existants (type GoPro), elle est extrêmement difficile à mettre en place, nous dit Mathias Blanc. D’une part, il est compliqué de savoir ce qu’on mesure exactement, le visiteur pouvant regarder rêveusement le tableau sans y penser. D’autre part, les questions de droit à l’image font qu’il est nécessaire, si l’on active un dispositif, d’avoir en permanence une personne en salle pour attraper les visiteurs au vol et leur faire signer, s’ils y consentent, une autorisation.

Par ailleurs, un spectateur a posé la question de l’apprentissage automatique sur les tableaux. Or, si un programme « dressé » à cela peut produire des « cartes de saillance » qui déterminent quels motifs ressortent particulièrement d’un tableau, on notera que les résultats ne correspondent pas à la perception des visiteurs telle qu’elle ressort des outils d’Ikonikat.

Pour finir, cette présentation était particulièrement stimulante, et il faut saluer l’INHA qui offre, avec ses lundis numériques, une fenêtre ouverte sur la recherche qui se fait au croisement des disciplines.

Pour aller plus loin

La présentation sur le site de l’INHA : https://www.inha.fr/fr/agenda/parcourir-par-annee/en-2018/juin-2018/projet-ikonikat-reception-sociale-des-images-et-histoire-de-l-art.html

Une présentation d’Ikonikat au journal du CNRS : https://lejournal.cnrs.fr/articles/ikonikat-un-autre-regard-sur-lart

Le carnet de recherche du programme VISUALL : https://visuall.hypotheses.org/

La présentation de l’exposition : https://www.louvrelens.fr/exhibition/le-mystere-le-nain/

Une interprétation de la Famille de paysans sur le Panorama de l’art : http://www.panoramadelart.com/Le-nain-famille-paysans-interieur